02 May 2026

Simone Weil, This War Is a War of Religions

 

Cette Guerre Est une Guerre de Religions 
Simone Weil, London, 1943

Les hommes ont souvent rêvé de supprimer le problème religieux. Ce fut le rêve de Lucrèce. « Combien la religion a pu conseiller de crimes ! » Les Encyclopédistes ont cru y être parvenus. Leur influence, effectivement, s'est fait sentir dans tous les pays, à travers tous les continents.

Et pourtant il n'est peut-être pas aujourd'hui un être humain au monde qui ne souffre dans sa vie intime, quotidienne, par la répercussion d'un drame religieux unique qui a pour théâtre la planète entière.

Ce qui fait que l'homme ne peut pas éviter le problème religieux, c'est que l'opposition du bien et du mal est pour lui un fardeau intolérable. La morale est quelque chose où il ne peut pas respirer.

Une tradition albigeoise raconte que le diable a séduit les créatures en leur disant : « Avec Dieu vous n'êtes pas libres, car vous ne pouvez faire que le bien. Suivez-moi et vous aurez la puissance de faire à votre gré le bien et le mal. » L'expérience confirme cette tradition, car l'innocence se perd tous les jours par l'attrait de la connaissance et de l'expérience, bien plus que par celui du plaisir.

L'homme a suivi le diable. Il a reçu ce que le diable lui promettait. Mais mis en possession du couple bien et mal, il est aussi à son aise qu'un enfant qui aurait pris dans sa main un charbon brûlant. Il voudrait jeter le charbon. Il s'aperçoit que c'est difficile.

Il y a trois méthodes pour y parvenir.

La première est irréligieuse. Elle consiste à nier la réalité de l'op-position entre le bien et le mal. Notre siècle l'a essayée. Une horrible parole de Blake a eu parmi nos contemporains un grand retentissement

« Il vaut mieux étrangler un enfant dans son berceau que de garder au coeur un désir non satisfait. » Seulement ce n'est pas le désir qui oriente l'effort, c'est le but. L'es-\sence même de l'homme est l'effort orienté ; les pensées de l'âme, les mouvements du corps, n'en sont que des formes. Quand l'orientation disparaît, l'homme devient fou, au sens littéral, médical du mot. C'est pourquoi cette méthode, fondée sur le principe que tout se vaut, rend fou. Quoiqu'elle n'impose aucune contrainte, elle précipite l'homme dans un ennui semblable à celui des malheureux condamnés à la prison cellulaire, et dont la plus grande douleur est de n'avoir rien à faire.

L'Europe est tombée dans cet ennui depuis l'autre guerre. C'est pour cela qu'elle n'a fait presque aucun effort pour échapper aux camps de concentration.

Dans la prospérité, avec des ressources surabondantes, on essaie de tromper un tel ennui en jouant. Non pas des jeux d'enfants qui croient à leurs jeux. Des jeux d'hommes mûrs en captivité.

Mais dans le malheur les forces ne suffisent pas aux besoins. Le problème de savoir comment diriger ses forces ne se pose plus. L'homme n'a plus à diriger que son espérance. L'espoir des malheureux n'est pas matière à jeu. Le vide devient alors insupportable. Le système qui pose que tout se vaut est rejeté avec horreur.

C'est ce qui s'est produit en Europe. Les nations ont eu ce mouvement d'horreur tour à tour, à mesure que le malheur les prenait. La seconde méthode est l'idolâtrie. C'est une méthode religieuse, si l'on prend le mot religion au sens où le prenaient les sociologues fran-çais, l'adoration de la réalité sociale sous des noms de divinité divers. C'est ce que Platon comparait au culte d'un gros animal.

Cette méthode consiste à délimiter une région sociale à l'intérieur de laquelle le couple de contraires bien et mal n'a pas le droit d'entrer. En tant que partie de cette région, l'homme n'est plus soumis à ce couple.

L'usage de cette méthode est fréquent. Un savant, un artiste, croient souvent être en tant que tels dégagés de toute obligation, ayant fait de la science, de l'art, un espace clos où la vertu et le vice ne pénè-trent pas. De même aussi quelquefois un soldat, un prêtre ; ainsi s'ex-pliquent les sacs de villes et l'Inquisition. D'une manière générale, cet art de la compartimentation a fait commettre au cours des siècles beaucoup de monstruosités par des hommes qui ne paraissaient pas des monstres.

Mais la méthode est défectueuse quand elle est partielle. Un savant n'est pas délivré du couple bien et mal en tant que père, époux, citoyen. Pour que la délivrance soit totale, la zone d'où l'opposition du bien et du mal est exclue doit être telle qu'un homme puisse y pénétrer tout entier.

Une nation peut jouer ce rôle. Ce fut le cas dans l'antiquité pour Rome et pour Israël. Dès lors qu'un Romain avait cessé d'exister a ses propres yeux en toute autre qualité qu'en qualité de Romain, il était affranchi du bien et du mal. Il n'était régi que par la loi purement ani-male de l'expansion. Il n'avait à songer qu'à dominer les peuples en maître absolu, épargnant plus ou moins ceux qui obéissaient, écrasant [101] ceux qui lui opposaient leur fierté. Les moyens mis en usage étaient indifférents, sinon du point de vue de l'efficacité.

Une Église peut jouer aussi le même rôle. L'apparition de l'Inquisi-tion au Moyen Âge montre qu'un courant de totalitarisme s'était sans doute glissé dans la chrétienté. Heureusement il ne l’a pas emporté; mais il a fait avorter peut-être cette civilisation chrétienne que le Moyen Âge avait été sur le point de produire.

De nos jours, les nations seules exercent cette fonction, non pas di-rectement, mais par l'intermédiaire d'un parti d'Etat et des organisa-tions qui l'entourent. Dans les pays à parti unique, le membre du parti qui une fois pour toutes a abdiqué toute autre qualité que celle-là n'est plus soumis au péché. Il peut être maladroit, à la manière d'une domestique qui casse une assiette. Mais quoi qu'il fasse, il ne peut faire aucun mal, car il est exclusivement le membre d'un corps, le Parti, la Nation, qui ne peut faire aucun mal.

Il ne perd cette protection, cette armure, que si soudain il redevient un être de chair et de sang, ou bien un être qui a une âme, bref autre chose qu'une parcelle de ce corps. Mais le privilège d'être affranchi du bien et du mal est si précieux que beaucoup d'hommes et de femmes, ayant choisi pour toujours, restent inflexibles devant l'amour, l'amitié, la souffrance physique et la mort. Il leur en coûte, et il ne faut pas s'étonner qu'en contrepartie ils prennent plaisir à torturer les faibles. Ils ont besoin de se prouver expérimentalement à eux-mêmes la réalité de cette licence absolue dont ils ont payé si cher le privilège.

De même que l'indifférence au bien et au mal, une telle idolâtrie conduit à une sorte de folie. Mais ce sont deux folies très différentes. L'Allemagne avait contracté la première à un degré plus élevé qu'au-cun pays [102] d'Europe. Sa réaction a été violente en proportion. Mais en se rejetant avec désespoir dans la seconde de ces deux folies, elle a gardé beaucoup de la première. Leur combinaison a produit ce qui fait depuis quelques années l'horreur et l'épouvante du monde.

Pourtant nous ne devons pas méconnaître que l'Allemagne est pour nous tous, gens du XXe siècle, un miroir. Ce que nous apercevons là de tellement hideux, ce sont nos propres traits, seulement grossis. Cette pensée ne doit rien ôter à l'énergie de la lutte, au contraire.

L'idolâtrie est dégradante. Heureusement, elle est de plus précaire. Car l'idole est périssable. Rome a fini par être mise à sac et réduite en servitude à son tour. Le folklore est plein d'histoires de géants a qui personne ne peut faire de mal, parce qu'ils ont caché leur âme dans un oeuf qui est dans un poisson qui est dans un lac très lointain et gardé par des dragons. Mais un jour un jeune homme surprend le secret, s'empare de l'oeuf et tue le géant. C'est que le géant avait commis l'imprudence de cacher son âme quelque part sur cette terre, dans ce monde. Un jeune S.S. commet la même imprudence. Pour être en sécurité, il faut cacher son âme ailleurs.

L'art d'y parvenir constitue la troisième méthode, qui est la mystique. La mystique est le passage au-delà de la sphère où le bien et le mal s'opposent, et cela par l'union de l'âme avec le bien absolu. Le bien absolu est autre chose que le bien qui est le contraire et le corrélatif du mal, quoiqu'il en soit le modèle et le principe.

Une telle union est une opération réelle. Comme une jeune fille, après avoir eu un mari ou un amant, n'est plus vierge, de même une âme, après avoir passé par une telle union, est devenue autre pour toujours.

C'est une transformation inverse de celle qui s'est produite quand les créatures ont suivi le diable. Par suite, c'est une opération difficile, et même impossible, contraire à la loi de dégradation de l'énergie, bien plus [103] encore que la transformation de la chaleur en mouvement. Mais l'impossible est possible à Dieu. En un sens même, seul l'impossible est possible à Dieu. Il a abandonné le possible aux mécanismes de la matière et à l'autonomie des créatures.

Les procédés et les effets de cette transformation ont été étudies expérimentalement, de la manière la plus minutieuse, dans l'antiquité par les Egyptiens, les Grecs, les Hindous, les Chinois et probablement beaucoup d'autres, au Moyen Âge par plusieurs sectes bouddhistes, par les musulmans et par les chrétiens. Depuis plusieurs siècles, ces choses sont plus ou moins oubliées dans tous les pays.

La nature même d'une telle transformation empêche qu'on puisse espérer la voir accomplie par tout un peuple. Mais la vie entière de tout un peuple peut être imprégnée par une religion qui soit tout entière orientée vers la mystique. Cette orientation seule distingue la reli-gion de l'idolâtrie.

L'école sociologique française a presque raison dans son explica-tion sociale de la religion. Il s'en faut d'un infiniment petit qu'elle ait raison. Seulement cet infiniment petit est le grain de sénevé, la perle dans le champ, le levain dans la pâte, le sel dans la nourriture. Cet in-finiment petit est Dieu, c'est-à-dire infiniment plus que tout.

Dans la vie d'un peuple comme dans la vie d'une âme, il s’agit seu-lement de mettre cet infiniment petit au centre. Tout ce qui n'en a pas le contact direct doit en être comme imprégné par l'intermédiaire de la beauté. C'est ce qu'a failli accomplir le Moyen Âge roman, cette pé-riode prodigieuse où quotidiennement les yeux et les oreilles des hommes étaient comblés de beauté parfaitement simple et pure.

La différence est infiniment petite entre un régime du travail qui ouvre aux hommes la beauté du monde et un autre qui la ferme. Mais cet infiniment petit est [104] réel. La où il est absent, rien d'imaginaire ne peut le remplacer. Partout et toujours, s'il est permis d'employer de tels mots pour ré-sumer, jusqu'à une période récente, le régime du travail a été corpora-tif. Les institutions telles que l'esclavage, le servage, le prolétariat, s'ajoutaient à l'organisation corporative comme un cancer à un organe. Depuis quelques siècles, le cancer a remplacé l'organe.

Quand le fascisme met en avant la formule corporative, c'est avec la même sincérité que lorsqu'il parle de paix. D'ailleurs, rien de ce qu'on nomme aujourd'hui corporatisme n'a quoi que ce soit de commun avec les anciennes corporations. L'antifascisme aussi peut un jour adopter cette formule, et derrière ce rideau tomber dans un capitalisme d'Etat à forme totalitaire. Un vrai régime de corporations ne poussera pas dans un milieu oui n'y sera pas spirituellement préparé.

Le malheur était tombé sur l'Allemagne sous la forme de la crise économique ; il l'a poussée violemment hors du vide de l'indifférence dans une fureur d'idolâtrie. Le malheur est tombé sur la France sous la forme d'une conquête. L'idolâtrie nationale n'est pas possible à un peuple subjugué.

Des trois méthodes pour se débarrasser de l'opposition du bien et du mal, aucune n'est accessible aux esclaves ou aux peuples asservis. D'un autre côté, tous les jours les douleurs et les humiliations font en-trer en eux le mal du dehors qui éveille le mal intérieur sous forme de peur ou de haine. Ils ne peuvent ni oublier le mal ni s'en délivrer, et vivent ainsi dans la meilleure imitation terrestre de l'enfer.

Mais les trois méthodes ne sont pas également inaccessibles. Deux sont impossibles. Celle qui est surnaturelle est seulement difficile. Il n'est d'accès vers elle que par la pauvreté spirituelle. Autant la vertu [105] de pauvreté spirituelle est indispensable aux riches pour éloigner d'eux la souillure de la richesse, autant elle est indispensable aux misérables pour les empêcher de se décomposer dans la misère. Elle est également difficile aux uns et aux autres. L’Europe asservie et op-primée n'entrera dans des jours meilleurs, au moment de la libération, que si, dans l'intervalle, la vertu de pauvreté spirituelle y a pris racine.

En matière de civilisation, les masses ne sont pas créatrices si des élites authentiques ne leur infusent pas une inspiration. Il faut aujourd'hui qu'une élite allume parmi les masses misérables la vertu de pau-vreté spirituelle. Pour cela, il faut d'abord que les membres de cette élite soient pauvres, non seulement spirituellement, mais en fait. Il faut qu'ils subissent tous les jours, dans leur âme et dans leur chair, les douleurs et les humiliations de la misère.

Ce n'est pas un nouvel ordre franciscain qu'il faut. Une robe de bu-re, un couvent, sont une séparation. Ces gens doivent être dans la masse et la toucher sans que rien s'interpose. Et, ce qui est plus difficile que de supporter la misère, ils ne doivent se permettre aucune com-pensation ; ils doivent mettre sincèrement dans leurs rapports avec la masse qui les entoure la même humilité qu'un naturalisé envers les citoyens du pays qui l'a reçu.

Si on avait compris que cette guerre serait un drame religieux, on aurait pu prévoir depuis beaucoup d'années quelles nations en seraient les acteurs, quelles seraient les victimes passives. Les nations qui ne vivaient pas d'une religion ne pouvaient y être que des victimes passi-ves. C'était le cas de presque toute l'Europe. Mais l'Allemagne vit d'une idolâtrie. La Russie vit d'une autre idolâtrie ; peut-être aussi que sous cette idolâtrie quelques restes d'un passé renié frémissent encore. Et quoique l'Angleterre soit rongée par les maladies du siècle, il y a une telle continuité [106] dans l'histoire de ce pays, une telle puissan-ce de vie dans sa tradition, que quelques racines y puisent encore de la sève dans un passé imprégné de lumière mystique.

Il y a eu un moment où l'Angleterre s'est trouvée devant l'Allema-gne comme un enfant aux mains vides seul devant une brute qui bran-dit un revolver dans chaque main. Un enfant, dans cette situation, ne peut pas grand-chose. Mais s'il regarde froidement la brute dans les yeux, il est certain que la brute hésitera quelques moments.

C'est ce qui s'est produit. L'Allemagne, pour se dissimuler à elle-même cette hésitation, pour se donner un alibi, s'est jetée sur la Russie et y a brisé le meilleur de ses forces. Les flots de sang versés par les soldats russes ont fait presque oublier ce qui a précédé. Pourtant ce moment de silence et d'immobilité de l'Angleterre mérite encore bien davantage un souvenir impérissable. Cet arrêt des troupes allemandes sur la Manche est la part propre du surnaturel dans cette guerre. Part comme toujours négative, imperceptible, infiniment petite, et décisive. Les flots de la mer vont loin, mais quelque chose les arrête. L'antiquité savait que Dieu est ce qui assigne une limite.

Il y avait un temps où tous les murs, en France, étaient couverts d'affiches qui portaient : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. » Ce fut la parole la plus niaise de cette guerre. Le moment décisif a été celui où notre force était presque nulle. La force ennemie s'est arrêtée parce que la force, n'étant pas divine, est sujette à la limite.

La guerre s'est étendue à d'autres continents. L'idolâtrie qui anime le Japon est peut-être plus violente encore que celle d'aucun autre peuple. Aux Etats-Unis la croyance démocratique est encore vivante, alors qu'en France, par exemple, même avant la guerre, même avant Munich, elle était presque morte. Mais notre époque est une période d'idolâtrie et de foi, non [107] de simple croyance. Pour l'Amérique, la guerre est encore récente et amortie par la distance. Mais sous son choc, pour peu qu'elle dure, il est presque certain qu'il se produira de profondes transformations.

L'Europe reste au centre du drame. Du feu jeté sur la terre par le Christ, et qui peut-être était le même que le feu de Prométhée, quel-ques charbons brûlants étaient restés en Angleterre. Cela a suffi pour empêcher le pire. Mais nous n'avons obtenu qu'un répit. Nous restons perdus si de ces charbons et des étincelles qui crépitent sur le conti-nent il ne sort pas une flamme capable d'allumer l'Europe.

Si nous sommes délivrés seulement par l'argent et les usines de l'Amérique, nous retomberons d'une manière ou d'une autre dans une autre servitude, équivalente à celle que nous subissons. Il ne faut pas oublier que l'Europe n'a pas été subjuguée par des hordes venues d'un autre continent ou de la planète Mars, et qu'il suffirait de chasser. L'Europe souffre d'une maladie interne. Elle a besoin d'une guérison.

Elle ne pourra vivre que si elle s'est délivrée au moins en grande partie elle-même. Elle ne peut heureusement pas avoir recours a une idolâtrie qu'elle opposerait à celle des vainqueurs, parce que des nations asservies ne peuvent pas devenir des idoles. Les pays subjugués ne peuvent opposer au vainqueur qu'une religion.

Si une foi surgissait sur ce continent misérable, la victoire serait rapide, sûre et solide. Cela est évident même sur le plan stratégique. Nos communications se font sur mer, et nous avons à les défendre contre les sous-marins. Les communications ennemies se font parmi des populations opprimées, et deviendraient impossibles si l'incendie d'une véritable foi se propageait sur tout ce territoire.

Mais ni la description des avions de bombardement les plus ré-cents, ni des statistiques de production, ni la [108] promesse de vête-ments ou de nourriture ne peuvent préparer le jaillissement d'une vraie foi. Il n'y a qu'un chemin vers la foi pour des malheureux, c'est la vertu de pauvreté spirituelle. Mais c'est là une vérité cachée. Car la pau-vreté spirituelle ressemble en apparence a l'acceptation de la servitude. Elle y est même identique à un infiniment petit près. Toujours le mê-me infiniment petit, qui est infiniment plus que tout.

Le malheur n'est pas par lui-même une école de pauvreté spirituel-le. Il est seulement l'occasion presque unique d'en faire l'apprentissa-ge. Quoiqu'il soit beaucoup moins fugitif que le bonheur, il passe pourtant, et il faut se hâter. L'occasion présente sera-t-elle mise à profit ? Ce problème est peut-être plus important militairement que les plans stratégiques, plus important économiquement que les statistiques et les tableaux de ré-partition. Hitler nous a enseigné, si nous sommes capables d'appren-dre, que la politique vraiment réaliste tient compte avant tout des pensées.

Il joue pour le mal ; sa matière est la masse, la pâte. Nous jouons pour le bien, notre matière est le levain. Les procédés doivent différer en conséquence.


Men have often dreamed of eliminating the religious problem. It was the dream of Lucretius: “How many crimes has religion inspired!” The Encyclopedists believed they had succeeded. Their influence has indeed made itself felt in every country, across all continents.

And yet, there is perhaps not today a single human being in the world who does not suffer, in his intimate, daily life, from the repercussions of a single religious drama whose stage is the entire planet.

What prevents man from escaping the religious problem is that the opposition between good and evil is, for him, an intolerable burden. Morality is something in which he cannot breathe.

An Albigensian tradition recounts that the devil seduced creatures by saying to them: “With God you are not free, for you can do only good. Follow me and you will have the power to do, as you please, both good and evil.” Experience confirms this tradition, for innocence is lost every day through the attraction of knowledge and experience far more than through that of pleasure.

Man has followed the devil. He has received what the devil promised him. But once in possession of the pair, good and evil, he is no more at ease than a child who has taken a burning coal into his hand. He would like to throw the coal away. He realizes that this is difficult.

There are three methods of doing so.

The first is irreligious. It consists in denying the reality of the opposition between good and evil. Our century has tried it. A horrible saying of Blake has had great resonance among our contemporaries:

“It is better to strangle an infant in its cradle than to nurse an unacted desire.”

But it is not desire that directs effort—it is the end. The very essence of man is directed effort; the thoughts of the soul and the movements of the body are only its forms. When direction disappears, man becomes mad, in the literal, medical sense of the word. That is why this method, founded on the principle that everything is equivalent, leads to madness. Though it imposes no constraint, it plunges man into a boredom like that of the wretched condemned to solitary confinement, whose greatest suffering is to have nothing to do.

Europe has fallen into this boredom since the last war. That is why it made almost no effort to escape the concentration camps.

In prosperity, with abundant resources, one tries to deceive such boredom by playing games—not the games of children who believe in their games, but the games of mature men in captivity.

But in misfortune, strength does not suffice for needs. The question of how to direct one’s energies no longer arises. Man has only his hope left to direct. The hope of the afflicted is not a matter for play. The void then becomes unbearable. The system which holds that everything is equivalent is rejected with horror.

This is what has occurred in Europe. Nations have experienced this movement of horror one after another, as misfortune seized them.

The second method is idolatry. It is a religious method, if one takes the word religion in the sense used by French sociologists: the worship of social reality under various divine names. This is what Plato compared to the worship of a great beast.

This method consists in delimiting a social region within which the pair of opposites—good and evil—has no right to enter. Insofar as he belongs to this region, man is no longer subject to this pair.

The use of this method is frequent. A scientist, an artist, often believes himself, as such, freed from all obligation, having made of science or art a closed space into which virtue and vice do not penetrate. Likewise sometimes a soldier or a priest; thus are explained the sackings of cities and the Inquisition. In general, this art of compartmentalization has, over the centuries, caused many monstrosities to be committed by men who did not appear monstrous.

But the method is defective when it is partial. A scientist is not freed from good and evil as a father, a husband, or a citizen. For the liberation to be total, the zone from which the opposition of good and evil is excluded must be such that a man can enter it entirely.

A nation can play this role. This was the case in antiquity for Rome and for Israel. Once a Roman ceased to exist in his own eyes in any capacity other than that of Roman, he was freed from good and evil. He was governed only by the purely animal law of expansion. He had only to think of dominating peoples as an absolute master, sparing more or less those who obeyed, crushing those who opposed him with pride. The means employed were indifferent, except from the point of view of effectiveness.

A Church can also play the same role. The appearance of the Inquisition in the Middle Ages shows that a current of totalitarianism had doubtless slipped into Christendom. Fortunately it did not prevail; but it perhaps caused that Christian civilization which the Middle Ages had been on the verge of producing to miscarry.

In our time, only nations exercise this function—not directly, but through a state party and the organizations that surround it. In single-party countries, the party member who has once and for all renounced every other quality is no longer subject to sin. He may be clumsy, like a servant who breaks a plate. But whatever he does, he cannot do evil, for he is exclusively a member of a body—the Party, the Nation—which cannot do evil.

He loses this protection, this armor, only if he suddenly becomes again a being of flesh and blood, or a being who has a soul—in short, something other than a fragment of that body. But the privilege of being freed from good and evil is so precious that many men and women, having once chosen, remain inflexible before love, friendship, physical suffering, and death. It costs them dearly, and one should not be surprised that in return they take pleasure in torturing the weak. They need to prove to themselves experimentally the reality of this absolute license for which they have paid so high a price.

Like indifference to good and evil, such idolatry leads to a kind of madness. But these are two very different forms of madness. Germany had contracted the first to a higher degree than any other country in Europe. Its reaction was violent in proportion. But in throwing itself in despair into the second of these two madnesses, it retained much of the first. Their combination has produced what for several years has filled the world with horror and dread.

Yet we must not fail to recognize that Germany is, for all of us in the twentieth century, a mirror. What we see there, so hideous, are our own features, only magnified. This thought should in no way diminish the energy of the struggle—on the contrary.

Idolatry is degrading. Fortunately, it is also precarious. For the idol is perishable. Rome ended by being sacked and reduced to servitude in its turn. Folklore is full of stories of giants whom no one can harm because they have hidden their soul in an egg, which is in a fish, which is in a distant lake guarded by dragons. But one day a young man discovers the secret, seizes the egg, and kills the giant. The giant had made the mistake of hiding his soul somewhere on this earth, in this world. A young S.S. man makes the same mistake. To be safe, one must hide one’s soul elsewhere.

The art of doing so constitutes the third method, which is mysticism. Mysticism is the passage beyond the sphere where good and evil are opposed, through the union of the soul with the absolute good. The absolute good is something other than the good which is the opposite and correlate of evil, though it is its model and principle.

Such a union is a real operation. Just as a young girl, after having had a husband or a lover, is no longer a virgin, so a soul, after having undergone such a union, becomes forever different.

It is a transformation opposite to that which occurred when creatures followed the devil. Consequently, it is a difficult operation—indeed impossible—contrary to the law of the degradation of energy, even more so than the transformation of heat into motion. But the impossible is possible to God. In a sense, only the impossible is possible to God. He has abandoned the possible to the mechanisms of matter and to the autonomy of creatures.

The processes and effects of this transformation were studied experimentally, in the most meticulous way, in antiquity by the Egyptians, the Greeks, the Hindus, the Chinese, and probably many others; in the Middle Ages by several Buddhist sects, by Muslims, and by Christians. For several centuries, these things have been more or less forgotten in all countries.

The very nature of such a transformation prevents one from hoping to see it accomplished by an entire people. But the whole life of a people can be permeated by a religion entirely oriented toward mysticism. This orientation alone distinguishes religion from idolatry.

The French sociological school is almost right in its social explanation of religion. It falls short by an infinitely small amount. But that infinitely small amount is the mustard seed, the pearl in the field, the leaven in the dough, the salt in the food. That infinitely small amount is God—that is to say, infinitely more than everything.

In the life of a people as in the life of a soul, it is only a matter of placing that infinitely small thing at the center. Everything that does not have direct contact with it must be impregnated with it through beauty. This is what the Romanesque Middle Ages almost achieved—that prodigious period when the eyes and ears of men were daily filled with perfectly simple and pure beauty.

The difference is infinitely small between a system of labor that opens the beauty of the world to men and one that closes it to them. But that infinitely small difference is real. Where it is absent, nothing imaginary can replace it. Everywhere and always—if one may use such words to summarize—until a recent period, the system of labor was corporative. Institutions such as slavery, serfdom, and the proletariat were added to the corporative organization like a cancer to an organ. For several centuries, the cancer has replaced the organ.

When fascism puts forward the corporative formula, it does so with the same sincerity as when it speaks of peace. Moreover, nothing that is today called corporatism has anything in common with the old corporations. Anti-fascism too may one day adopt this formula and, behind this screen, fall into a form of totalitarian state capitalism. A true corporative system will not grow in a milieu that is not spiritually prepared for it.

Misfortune fell upon Germany in the form of economic crisis; it violently drove her out of the void of indifference into a fury of idolatry. Misfortune fell upon France in the form of conquest. National idolatry is not possible for a subjugated people.

Of the three methods for freeing oneself from the opposition between good and evil, none is accessible to slaves or subjugated peoples. On the other hand, every day suffering and humiliation cause external evil to enter them, awakening inner evil in the form of fear or hatred. They can neither forget evil nor free themselves from it, and thus live in the best earthly imitation of hell.

But the three methods are not equally inaccessible. Two are impossible. The one that is supernatural is only difficult. There is access to it only through spiritual poverty. Just as the virtue of spiritual poverty is indispensable to the rich to keep them from the corruption of wealth, so it is indispensable to the wretched to prevent them from decomposing in misery. It is equally difficult for both. Enslaved and oppressed Europe will enter into better days at the moment of liberation only if, in the meantime, the virtue of spiritual poverty has taken root there.

In matters of civilization, the masses are not creative unless authentic elites infuse them with inspiration. Today it is necessary that an elite kindle among the miserable masses the virtue of spiritual poverty. For this, the members of this elite must themselves be poor—not only spiritually, but in fact. They must endure every day, in their souls and in their flesh, the sufferings and humiliations of misery.

What is needed is not a new Franciscan order. A rough robe, a convent—these are forms of separation. These people must be within the masses and touch them without anything intervening. And, what is more difficult than enduring misery, they must allow themselves no compensation; they must sincerely bring into their relations with the surrounding masses the same humility as a naturalized citizen toward the citizens of the country that has received him.

If it had been understood that this war would be a religious drama, it could have been foreseen many years in advance which nations would be its actors and which its passive victims. Nations that did not live by a religion could only be passive victims. That was the case for almost all of Europe. But Germany lives by an idolatry. Russia lives by another idolatry; perhaps beneath it some remnants of a denied past still tremble. And although England is eaten away by the diseases of the age, there is such continuity in its history, such vitality in its tradition, that some roots there still draw sap from a past permeated with mystical light.

There was a moment when England found itself facing Germany like a child with empty hands, alone before a brute brandishing a revolver in each hand. A child in such a situation cannot do much. But if he looks coldly into the brute’s eyes, it is certain the brute will hesitate for a few moments.

That is what happened. Germany, in order to conceal this hesitation from itself, to give itself an alibi, threw itself against Russia and there broke the best of its forces. The floods of blood shed by Russian soldiers have almost made one forget what preceded them. Yet that moment of silence and immobility in England deserves an even more imperishable memory. That halt of the German troops on the Channel is the proper share of the supernatural in this war—always negative, imperceptible, infinitely small, and decisive. The waves of the sea go far, but something stops them. Antiquity knew that God is what sets a limit.

There was a time when all the walls in France were covered with posters reading: “We shall win because we are the strongest.” It was the most foolish statement of this war. The decisive moment was when our strength was almost nothing. The enemy’s force halted because force, not being divine, is subject to limits.

The war has spread to other continents. The idolatry animating Japan is perhaps even more violent than that of any other people. In the United States, democratic belief is still alive, whereas in France, for example—even before the war, even before Munich—it was almost dead. But our age is a period of idolatry and faith, not of mere belief. For America, the war is still recent and softened by distance. But under its shock, if it lasts, profound transformations will almost certainly occur.

Europe remains at the center of the drama. From the fire cast upon the earth by Christ—which may have been the same as the fire of Prometheus—some burning coals remained in England. That was enough to prevent the worst. But we have obtained only a reprieve. We remain lost if from these coals and the sparks crackling across the continent there does not arise a flame capable of setting Europe alight.

If we are delivered only by the money and factories of America, we shall fall again, in one way or another, into another servitude equivalent to the one we suffer. One must not forget that Europe has not been subjugated by hordes from another continent or from Mars, which it would suffice to drive out. Europe suffers from an internal disease. It needs healing.

It will be able to live only if it has freed itself, at least in large part, by itself. Fortunately, it cannot resort to an idolatry to oppose that of the victors, because subjugated nations cannot become idols. Subjugated countries can oppose the victor only with a religion.

If a faith were to arise on this miserable continent, victory would be rapid, certain, and solid. This is evident even on the strategic level. Our communications are by sea, and we must defend them against submarines. The enemy’s communications pass through oppressed populations and would become impossible if the fire of a true faith spread across this entire territory.

But neither descriptions of the most recent bombing planes, nor production statistics, nor promises of clothing or food can prepare the outburst of a true faith. There is only one path to faith for the afflicted: the virtue of spiritual poverty. But this is a hidden truth. For spiritual poverty outwardly resembles the acceptance of servitude. It is even identical to it, save for an infinitely small difference—always the same infinitely small difference, which is infinitely greater than everything.

Misfortune is not in itself a school of spiritual poverty. It is only the almost unique opportunity to learn it. Though it is far less fleeting than happiness, it nevertheless passes, and one must hasten. Will the present opportunity be used? This problem may be more important militarily than strategic plans, more important economically than statistics and distribution charts. Hitler has taught us—if we are capable of learning—that truly realistic politics takes account above all of thoughts.

He plays for evil; his material is the mass, the dough. We play for good; our material is the leaven. The methods must therefore differ accordingly.